Michel Guérin
Michel Guérin, une page se tourne...
"Un éditeur, c'est un lecteur plus prosélyte que les autres!" Ainsi parlait Michel Guérin, jamais à court d'un trait d'esprit.
En alpiniste avisé, l'homme qui aimait la montagne et les livres prenait des risques, mais savait toujours se réceptionner.
Ce Dauphinois, natif de Roanne, avait opté pour la voie de réédition de classiques de l'alpinisme avant d'explorer tous les genres de la littérature de la montagne.
Son sens de la formule avait d'abord fait florès dans le couloir de Khâgne, à Champollion (Grenoble).
Après une carrière éphémère de prof d'histoire, c'est à Briançon que son esprit créatif s'exprimait, avec la librairie Fou l'Art noir et une radio libre au ton indépendant.
Au coœur des années 80, décennie chic et toc, il fit de la publicité à sa façon, sans duplicité.
Mais sa grande affaire devait le conduire dans la Mecque de l'alpinisme. Depuis 1994, sa maison d'édition tenait dans un appartement au cœur de Chamonix. Une entreprise haletante qui l'obligeait à mettre entre parenthèse sa carrière de grimpeur, marquée par de grandes ascensions dans le Mont-Blanc et l'Oisans.
Sa double passion mûrie par son expérience dans la communication, le conduisait à trouver l'
idée de génie : des livres aux couleurs des chaussettes et des sacs des grimpeurs des années 60. Le concept est né. En une décennie, sa réputation atteignait les sommets, dans une gamme qui prenait de la hauteur.
A Chamonix, l'éditeur avait trouvé son paradis, avec sa femme Marie-Christine et ses deux enfants, Katia et Alec. Bon vivant, il était marqué par la place de la mort dans cette vallée. Et si hier la communauté alpine supportait son deuil, c'est la preuve qu'il tenait une large place au sein de la famille de la montagne. Sa disparition à l'âge de 55 ans, suite à une lésion cardiaque, est ressentie comme une énorme perte.
Le Dauphiné Libéré. Jeudi 25 Octobre 2007.
SURVIVRE
On pourrait écrire emphatique, qu’il est passé des cimes aux cieux ; ou alors, un peu convenu, qu’il affectionnait la vie à l’excès ; ou encore, façon Antoine Blondin, qu’il préférait le vin d’ici à l’eau de là… Mais tout ceci nous semble indignement pompeux à l’égard de celui qui abhorrait les envolées lyriques et la prose ampoulée des professionnels du baratin.
Il venait de la pub, et à lui, on ne le faisait pas !
Chez Guérin, on allait à l’essentiel : un récit sec, sans fioritures, où le propos ne se laisse pas engloutir par le verbe.
Alors, on se dit qu’il y a quelque chose d’absurde à devoir écrire sa nécro. D’injuste aussi. Car c’était lui qui, par la plume et la photo,
faisait vivre et revivre les gens de la montagne.
C’était sa vocation d’entretenir la mémoire de ceux qui ont fait que ce petit monde reste toujours grand, relayant son image loin dans les plaines.
Alpiniste il avait été, mettant ses pas dans ceux des meilleurs, mais s’autorisant aussi quelques vols mémorables. Car il ne se prenait pas au sérieux, Michel.
Pourtant, un livre Guérin dans une bibliothèque aujourd’hui, c’est mieux qu’une Cardis, une vieille paire de Koflach ou ses premiers chaussons Pierre Allain que l’on conserve pour se rappeler le temps où l’on savait grimper, où l’on supportait les ronflements dans les refuges. Davantage qu’une marque, indémodable, le livre rouge a fait la preuve de
son indispensable utilité aux montagnards.
Et c’est là que l’on mesure le précipice laissé par le départ de cet éditeur audacieux et généreux, à qui Chamonix, les Alpes et tous les massifs ne soupçonnaient pas tout ce qu’ils doivent.
À la foule, venue hier lui rendre hommage, cette absence soudaine a sauté à l’esprit.
Guérin n’est plus, mais ses éditions, qui reposaient beaucoup sur sa personnalité forte et attachante, demeurent. En 12 ans, elles ont fait un bien fou pour l’image d’un univers qui a tant besoin que l’on raconte, sans fard ni illusion, s’il veut continuer à exister.
Puissent les éditions survivre à l’homme qui les a créées.
Antoine Chandellier. Le Dauphiné Libéré, dimanche 28 octobre 2007.
Michel Guérin,
Ce grimpeur-lecteur avait fondé en 1995 une maison d’édition spécialisée dans les ouvrages de montagne.
Éditeur spécialisé dans les ouvrages de montagne, Michel Guérin est mort, mercredi 24 octobre, à Chamonix Mont-Blanc, à l’âge de 55 ans.
La maison d’édition qu’il avait fondée en 1995 avait secoué la littérature de montagne.
Dès ses premiers titres, il avait imposé son style : des couvertures rouges comme les chaussettes de la belle époque de l’alpinisme, des rééditions très illustrées des livres qui avaient marqué sa jeunesse de grimpeur-lecteur boulimique :
Les Conquérants de l’inutile, de Lionel Terray,
Les Carnets du Vertige, de Louis Lachenal dans leur première édition intégrale…
Des grands noms, mais aussi des inconnus : Le savoureux
Port de la mer de Glace, de Dominique Potard, était son plus grand succès.
Il adorait fouiner, dénicher, traduire, accompagner ses auteurs. Il y mettait sa chaleur et son intelligence, qu’il avait brillante et fiévreuse, comme ses yeux. Ses jugements étaient mûris de nuits de lecture et d’une vie de curiosité.
Né à Roanne, Michel Guérin avait été étudiant en khâgne à Grenoble. Il grimpait fort dans ces années-là, il en avait gardé dans des épaules carrées, mais aucune vanité.
Éphémère professeur d’histoire dans le Rhône, il avait tourné le dos à l’enseignement pour aller ouvrir une librairie à Briançon :
Fou l’Art Noir. Plus d’un grimpeur se souvient aujourd’hui encore de ses discussions avec « Mémé le libraire ».
Les années 1980 le virent débarquer à Paris pour participer à la fête de radios libres. Puis, avec sa femme Marie-Christine, il s’était lancé dans la publicité. Son agence avait prospéré, il l’avait revendue et jeté avec gourmandise ce pactole dans une nouvelle aventure,
les Éditions Guérin, une « hérésie économique », disait-il. Il avait posé son bureau dans l’ancien Hôtel d’Angleterre, au pied du Mont-Blanc, où il aimait skier avec ses deux enfants.
Les bureaux avaient brûlé trois ans plus tard dans l’incendie du vieux Chamonix, mais Michel Guérin s’était accroché. Sa maison d’édition avait fêté ses dix ans, sortie des turbulences.
Michel Guérin ne s’économisait pas. Gros fumeur, gros bosseur, comme seuls peuvent l’être ceux qui dorment peu et dont l’esprit ne connaît pas le repos.
Parmi les 85 titres qu’il a publié en douze ans sous autant de couvertures rouges,
Morts naturelles, de Simon Collins, était l’un de ceux dont il aimait parler. Il était question d’un chasseur qui raccroche son fusil, et de la belle mort d’un chamois, fauché en pleine vie par la balle qu’il n’a pas vu venir.
Michel a été foudroyé par une crise cardiaque le jour de son 55 ème anniversaire, à la terrasse du café où il prenait son petit-déjeuner.
Charlie Buffet. Le Monde, mercredi 31 octobre 2007.
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