Clins d'oeil
Une lettre de Paolo Morelli
Nous étions invités à lire en poche, la plus sympathique manifestation autour du livre que j’aie jamais fréquentée. Paolo, hélas, pour cause de grêve générale en Italie, ne put nous rejoindre et m’a demandé de lire ce courrier à l’assistance. Je ne résiste pas au plaisir de vous communiquer ces fortes et amusantes pensées de l’auteur du PETIT GUIDE POUR SE PERDRE EN MONTAGNE
Qui ne s’occupe pas de philosophie, croit ne pas en faire. À tort : dès que nous parlons, nous faisons tous de la philosophie. Par exemple, notre idée de la liberté personnelle s’assimile au désordre, à ne pas avoir de règle tout court (en français dans le texte). C’est une idée boiteuse, arrivée récemment dans le monde. L’absence d’attache se trouve sur la ligne d’arrivée, et pas sur celle du départ ; c’est peut être une utopie, qui passe par la découverte de règles. Vous vous rappelez peut-être un conte stoïque où un chien est attaché derrière une charrette : s’il s’agite ou s’il essaye de s’enfuir il s’étrangle, mais s’il suit l’allure de la charrette, il peut avoir l’impression d’être libre.
Il y a quelques semaines, un groupe de touristes italiens a été kidnappé, dépouillé et tabassé dans une région désertique entre le Niger et le Tchad. L’agence de voyage qui avait organisé ce trip s’appelle Aventure nel Mondo, Aventures dans le Monde. Pourtant, il fut un temps où le bon sens suffisait pour éviter de marcher dans une zone de sables mouvants ou infestée de malfaiteurs, sauf si c’était strictement nécessaire. Qu’est-ce qui a changé ? Presque rien, si ce n’est que le bon sens a été assassiné par la logique.
Comment peut-on penser à s’aventurer dans le monde quand habituellement on vit coupé du monde ? Vivre coupé du monde signifie ne pas avoir un environnement naturel autour de nous, donc la possibilité d’en faire l’expérience.
Pour cette raison les rois de la logique, les scientifiques en particulier, semblent avoir pour objectif d’effacer le bon sens proverbe après proverbe.
Dernièrement, après onze années de très coûteuses recherches, des génies de Harward ont découvert que les souris n’aimaient pas le fromage.
Il me semble que le désir de mort qui infecte notre époque découle non seulement de la faiblesse et de l’inintérêt de nombreuses possibilités qu’elle offre, mais découle aussi de la dérive logique à laquelle nous nous abandonnons. La logique linéaire, passe d’un point à un autre en suivant une ligne droite, elle fait l’aller et le retour toujours selon les mêmes modalités.
Pendant longtemps, plusieurs millénaires, les hommes ont utilisé l’imagination pour connaître les choses : l’imagination est une méthode analogique, elle n’est jamais linéaire mais proportionnelle et circulaire. Mais l’imagination, cette méthode analogique, a été effacée. Dans l’effort pour la compréhension de ce qui nous entoure, elle ne marche plus à côté de la logique. Pourtant, je pense qu’on devrait utiliser la méthode analogique pour nous rendre compte que la folie qui nous entoure est la conséquence de l’impérialisme de la raison qui est arrivé à son terme. Les époques de grandes crises offrent de multiples opportunités.
Il y a quelques semaines, avec ma compagne, nous nous sommes perdus dans la ville étrusque de Volterra. Nous avons mis deux heures à retrouver notre hôtel, mais avons pu expérimenter ce grand bonheur d’errer dans un labyrinthe de ruelles : chaque ruelle débouchait dans une autre qui s’entortillait ensuite et au bout d’un moment, j’ai eu l’impression de me promener dans un cerveau qui ressemblait au mien. Il faut avouer que ça se passait tard le soir à la suite d’abondantes libations : le vin est un puissant moteur analogique et un créateur de civilisation.
Michel tu as vraiment raison quand tu dis que la littérature naît de la mésaventure, donc pour moi elle ne peut être que comique. Pour moi, l’aventure de l’écriture est la divagation : au contraire de certains tentant d’être concrets ou cohérents pour imposer aux autres leur propre illusion. Mais ce qui est cohérent cessera bientôt de l’être. Est-ce vraiment rassurant de dire, comme Maupassant, que le voyage est une porte entre le connu et l’inconnu ? L’aventure qu’on nous vend ressemble à la littérature dominante : elle sert à souligner, à travers des paradis artificiels de 100, 200 ou 400 pages, les concepts pernicieux de réalité, d’identité et de centralité, c’est à dire de défaite.