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Hommage
Lafaille, retour sur une disparition
Au printemps 2002, Jean-Christophe réalise l’ascension de la face sud de l’Annapurna. Bien plus qu’une ascension normale, il s’agissait pour lui d’affronter son passé. 10 ans plus tôt, il revenait de cette même face, blessé et meurtri après avoir vu mourir son ami Pierre Béghin à 7100 mètres d’altitude.
Après cette victoire, il parvient à faire resurgir les souvenirs de la disparition de son ami.Aidé de Benoît Heimermann, il écrit Prisonnier de l’Annapurna.
Les trois années suivantes, Jean-Christophe enchaîne quatre nouveaux sommets de plus de 8000 mètres. Son but se dessine : devenir le premier Français à venir à bout des quatorze 8000 de la chaîne de l’Himalaya. Exploit inauguré par Reinhold Messner entre 1970 et 1986 et répété depuis une dizaine de fois seulement. Le plus souvent ces ascensions étaient appuyées par une intendance conséquente (sherpas d’altitude, cordes fixes, bouteilles d’oxygène…).
Jean-Christophe ne voulait pas d’un tel appui. Plus il avançait dans sa course aux quatorze 8000, plus il corsait les ascensions. Ainsi, les derniers 8000 (Makalu, Kangchenjunga, Everest) allaient être réalisés en hivernale et en solitaire.
Malheureusement le 27 janvier 2006, alors qu’il s’élançait vers le sommet du Makalu (8 463 mètres), sa trace se perd.
Jean-Christophe a grandi à Gap. Enfant, il aime accompagner son père pour de longues marches en montagne. On le décrit déjà comme un garçon déterminé et indépendant. Il découvre ensuite l’escalade avec un groupe de copains. Très bon grimpeur, il compense sa petite taille par un incroyable concentré de technique, d’enthousiasme et de volonté. Son talent commence à se faire remarquer : escalade les yeux bandés, cascades de glace inédites, premières faces nord, falaises du Verdon ou de Buoux, petits contrats…
Mais Jean-Christophe a envie de réussir de grandes choses. En 1990, il fait la voie Bonatti au Grand Capucin ; en 1992 il ouvre une nouvelle voie (Le Chemin des Étoiles) à l’Éperon Croz dans la face nord des Grandes Jorasses. Cette même année, il tente l’ascension de l’Annapurna mais en reviendra meurtri. Après ce drame, il effectue son service national au Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) , puis entre à l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme (ENSA) et multiplie les exploits dans les Alpes (grand pilier d’Angle, pilier central du Freney…).
« Himalayiste en reconstruction », il réalise en 1993 l’ascension du Cho Oyu (8 201 mètres) puis celle du Shishapangma (8 046 mètres) en 1994. Au cours de ces ascensions, il apprend qu’à 8000 mètres rien n’est joué et que le moindre grain de sable peut tout remettre en cause. Malgré ceci, « la zone de la mort », ces endroits sur terre où l’homme est vraiment livré à lui-même, le fascine. Passé 7500 mètres, on pénètre dans un monde intransigeant où le doute et l’erreur n’ont plus le droit d’exister, l’homme confronté au froid, à la faim et à la fatigue, retrouve ses instincts fondamentaux. Pour ces himalayistes, l’altitude devient bien souvent comme une drogue.
Il devient papa d’une petite Marie. Mais le drame de l’Annapurna pèse sur le couple qui se sépare doucement. Pendant cette période difficile, le grimpeur-alpiniste hésite et cherche sa voie.
Avec peu de moyens pour financer ses expéditions, Jean-Christophe est contraint à l’époque de pratiquer l’« Himalaya-stop » et les permis partagés, alternant expéditions fiables et professionnelles et expéditions bancales et amateurs.
Toutefois, en 1998, il gravit l’Aconcagua, point culminant de l’Amérique du Sud (6960 m).
Le drame de l’Annapurna marque un tournant dans la vie d’alpiniste de Jean-Christophe. « L’innocent » qui grimpait souvent en libre devant les photographes est devenu un alpiniste averti, « collectionneur » de sommets.
En 2000, il s’installe à Vallorcine, un petit village au-dessus de Chamonix, avec sa nouvelle compagne Katia. Ils se marient en 2001. Tout deux ont la même passion pour le sport et les voyages. Jean-Christophe ayant besoin de quelqu’un pour gérer son agenda, Katia devient son manager.
Ce duo fonctionne. Les résultats sont à la hauteur des efforts consentis. Hormis l’Annapurna, réussis après trois échecs, Jean-Christophe aligne les succès (K2, Manaslu etc) dès ses premières tentatives. À ce rythme, fin 2003, il compte déjà dix 8000 à son palmarès.
Un échec au Makalu le stoppe dans sa lancée et le déstabilise.
Il reprend confiance lors de l’ascension du Shishapangma qu’il réalise en solitaire et en hivernale. Un véritable exploit.
Cependant, Jean-Christophe s’interroge sur la perception de la course aux quatorze 8000. Aujourd’hui, les notions de conquête et de « toujours plus » n’ont plus autant d’importance que dans les années 80. Il faut maintenant prendre en compte les valeurs de respect, d’entraide et de solidarité. Conscient de cette évolution des mœurs il pense que pour que sa course aux 8000 soit reconnue, il doit retourner au Makalu, en solitaire et en hivernale.
Ainsi, le 7 décembre 2005, il s’envole vers Katmandu, déterminé et obstiné. Son acclimatation commence au camp de base à 5300 mètres. Les conditions météorologiques ne sont malheureusement pas bonnes et Jean-Christophe reste bloqué 54 jours au camp de base. Cette période d’attente est très difficile mais son moral n’est pas atteint. Une fenêtre s’annonce enfin, du 23 au 27 janvier.
Le mardi 24 janvier, il quitte le camp de base en milieu de matinée. Premier bivouac à 6400 m. Le mercredi 25, il continue sa progression et atteint le camp 2, 6900 m, d’où il repart le lendemain dans les cumulus et sous la neige. Le soir, il bivouaque au camp 3, à 7600 m. Le vendredi 27, il s’élance vers le sommet qu’il pense atteindre en début d’après-midi.
Malheureusement, nous n’aurons plus aucune nouvelle de lui. Il est porté disparu le 29 janvier.
Jean-Christophe Lafaille était un alpiniste hors du commun, un des meilleurs du début du 21 ème siècle. À cet hommage, nous joignons une pensée pour sa femme Katia et ses enfants Tom, Jérémi et Marie.
Source : Article de Benoît Heimermann « Lafaille, retour sur une disparition ». L’Équipe magazine
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