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 Interview de Jean-Christophe Lafaille

Interview de Jean-Christophe Lafaille à Chamonix le 10 septembre 2003.

Quoi de neuf depuis la fin du livre ?

Retour à la maison, vie de famille, après cette belle virée en Himalaya qui m'a permis de gravir trois nouveaux sommets de plus de huit mille mètres. Quand tu rentres d'expédition, tu peux te voiler la face, mais tu ne reviens pas complètement. C'est constructif et destructeur à la fois. Là-bas, tu vis sur un rythme différent, tu te lèves avec le soleil, tu n'as pas la télé, le téléphone : c'est toi qui appelle ou pas… Tu es dans ta passion, tu n'as rien d'autre à gérer. Une relation assez simple : la vie, la mort, la nature. Cela crée un énorme décalage avec la vie quotidienne.
Là-bas, il y a plein de moments où tu gamberges. Tu prends de la distance à l'égard de cette vie que l'on mène ici. Tu as le temps de réfléchir sur ta vie. Tu la rêves. C'est ça le traquenard quand il faut reprendre pied dans la réalité.

Dans cette course au quatorze huit mille, après les trois de cette saison, il t'en reste trois ?

Oui, l'Everest, le Kanchenjunga, le Makalu. Ce sont de gros morceaux, je ne risque pas de les enchaîner. Le Broad Peak était le onzième...

Et le Broad Peak aurait pu être le dernier ?

J'ai bien failli y passer, mais je n'y ai pas pensé comme ça sur le moment. D'abord, j'ai été victime d'un œdème pulmonaire, chose à laquelle je ne m'attendais pas et ensuite je suis tombé dans une crevasse dont j'ai cru ne pas pouvoir ressortir. Les deux événements sont liés. Comme j'étais très fatigué par ce début d'œdème, au lieu de suivre à la descente la trace de montée qui faisait un long détour pour éviter une zone très crevassée, j'ai cru malin de couper. Et tout à coup, je me suis retrouvé à huit mètres sous la surface du glacier. J'ai eu de la chance, j'aurais pu finir au fond du trou et ne jamais raconter cette histoire, si une banquette de glace n'avait pas arrêté ma chute. Le problème était que je n'arrivais pas à remonter tellement je me sentais faible. Finalement, j'ai trouvé un cheminement qui m'a permis de remonter à la surface. Je me sentais comme un vieux papy en bout de vie, épuisé.

Tu as cru ta dernière heure venue ?

Quand tu es dedans, tu ne penses à rien, tu essayes de t'en sortir. Comme à l'Annapurna en 92, c'est seulement après, quand tu analyses, que tu réalises.

Si tu devais comparer ces deux punitions ?

Si je dois mettre des notes, je dirais qu'à l'Annapurna en 1992, je donnerais entre 18 et 19,5. Au Broad Peak : 14, parce que, à part au fond de ma crevasse où personne ne m'a vu tomber, je n'étais pas tout seul.

Tu dis dans le livre que tu supportes assez bien l'altitude et là, sur un sommet qui n'est pas particulièrement haut, tu fais un œdème pulmonaire.

La fatigue, le stress et plusieurs petites erreurs : tout de suite après le sommet, je commence à être fatigué. Déjà, à la fin de la montée, je ne prends plus de photos, signe que je ne suis pas bien. Mais je ne me suis aperçu de rien, je vais au moins à une allure comparable aux autres et suis même souvent devant. Dans la descente, je deviens très lent, fais 3/4 pas, puis m'arrête, je respire difficilement, épuisé. Au début, je crois que c'est un coup de pompe ordinaire, d'origine hypoglycémique. Je laisse filer Ed Viesturs qui ne s'inquiète pas non plus. Peu de temps après, ma capacité respiratoire semble se réduire au tiers du poumon. Je suis comme un asthmatique étouffé par une crise. C'est dans cet état que je parviens au camp d'altitude. Et je ne veux plus bouger de la tente, alors que l'unique salut dans ces cas-là, est la fuite vers le bas. Heureusement un Kazakh et Ed me forcent à sortir et m'aident à revenir au camp de base. Sans eux, je ne sais pas ce qui aurait pu se passer ? Denis Urubko, le Kazakh, a renoncé au sommet pour m'aider. Par bonheur ce grimpeur généreux a pu l'atteindre quelques jours plus tard. Je lui dois une sacrée chandelle.

Tu as parlé d'erreurs.

Mes problèmes au Broad Peak demeurent une inconnue pour moi. Qu'est-ce qui m'est arrivé ? Pourquoi étais-je si peu concentré ? La famille qui m'a retrouvé au Népal, après le Dhaulaghiri, m'a peut-être distrait.
Ensuite, j'ai connu un épisode étrange au retour du Nanga Parbat. Le lendemain du sommet, dans la vallée, j'ai cru mourir de chaud, littéralement. Un malaise très aigu. Je ne me suis pas assez interrogé sur cette alerte. Et après, j'ai passé trop de temps entre le Nanga Parbat et le Broad Peak, dans les basses plaines surchauffées du Pakistan. Au pied de cette montagne, tout le monde était pressé. Ed et Katia devaient prendre leur avion. Je voulais tenter une autre voie, du coup je me suis rabattu sur l'itinéraire classique, ça m'a aussi perturbé. Au sommet, c'était bizarre. Mes pensées revenaient souvent vers Éric Escoffier, disparu par là sans laisser de trace…
En Himalaya, on n'a pas droit de se déconcentrer. C'est comme sur un bateau, si tu n'es pas vigilant, danger. Il y a des signes qui vont t'échapper, des avertissements que tu vas négliger. En mer tu écoutes le bateau, là c'est ton corps. Le camp de base, c'est pareil, c'est comme un équipage. Il faut gérer la tension nerveuse. Je suis certain que la haute altitude est en premier lieu un problème mental. À part ça je suis très content de cette belle série. Le Nanga Parbat, c'était magnifique.

Les quatorze " 8000 ", tu as dit longtemps que ça ne te tentait guère alors que tu as de bonnes chances d'être le premier Français à réussir cette collection !

À l'époque, j'avais envie de plein d'autres choses : 1994 fut pour moi l'année modèle. J'en ai gardé de très bons souvenirs. Une voie très dure en rocher au Capitan (USA) avec Hagenmüller, des cascades de glace très difficiles dans le massif du Mont-Blanc et j'ai fini par le Shishapangma, mon premier itinéraire original sur un 8000 : liberté et diversité. Je n'avais pas la contrainte du : " il faut tous les faire ". J'ai vécu ce que je voulais vivre. Mais, qui trop embrasse mal étreint... En effet je galérais pour organiser des projets et j'arrivais mal préparé, tant au niveau du matériel que physiquement. En 95 à l'Annapurna, j'ai pêché par manque de préparation, de logistique. Je crois que ça m'a coûté le sommet.
Avec les quatorze " 8000 " : la préparation est spécifique. Les sponsors sont différents. C'est du long terme. Cela m'a simplifié la vie. Aujourd'hui, c'est ma priorité. Le plus important, n'est pas forcément la " collection " mais la manière. Je veux essayer de les faire, proprement, dans un style le plus léger possible. Mais quand tu t'inscris, tu annonces, tu es un peu pris par l'envie de compléter la collection.

Est-ce que ce n'était pas le problème au Broad Peack : un de plus, mais rien de mieux ?

Je n'en sais rien. Ce qu'il y a de sûr c'est que je n'ai pas été captivé par cette montagne. À côté du K2, son voisin, esthétiquement c'est un tas. Et ce ne sera jamais mon meilleur souvenir. En revanche je suis heureux de mes deux autres sommets, plus conformes à mes aspirations.

Une fois la collection terminée, retourneras-tu sur un huit mille ?

J'aurais peut-être du mal à y repartir à cause des contraintes familiales et professionnelles. J'ai d'autres projets ailleurs, comme l'Alaska…Je reviendrai à la diversité. Alberto et Ed ne font que de l'himalayisme. Je continue à aimer profondément toutes les formes d'escalade. J'ai mis un mur pour m'entraîner à la maison, j'en suis tout heureux. J'aime aussi l'escalade au soleil, pour le plaisir. Je m'amuse partout.

Penses-tu te passer un jour de ce que tu appelles "l'appel de l'altitude" ?

Je me passe de moins en moins de l'himalayisme, qui est plus qu'un jeu : une passion. En vieillissant, je pense que j'irais sur des cimes moins hautes. Cela devient dangereux si tu veux y retourner en montant la barre toujours plus haut. D'une certaine façon l'altitude est une drogue. En haute altitude, t'en chies tout le temps. S'acclimater, ça, prend du temps, c'est dur tous ces allers et retours pour habituer l'organisme à ce milieu hostile. Psychologiquement, tu souffres aussi : combien de fois tu te demandes ce que tu fais là, tu doutes. Et puis une journée tu es au sommet : espace, vue… tout devient positif. Alors, très vite tu veux retrouver ce monde. C'est fort mais ça use.

Une période d'acclimatation, c'est quoi ?

Cela dépend de l'altitude du sommet désiré et de la technicité de la face. Plus c'est technique, mieux il faut être acclimaté. Au Broad Peak, sur la voie classique, tu peux te dire, je vais grimper et faire demi tour rapidement si ça va mal. Dans une voie technique, faire demi-tour est une histoire bien plus longue. Il faut s'acclimater en conséquence, prendre davantage de temps.
Pour l'Everest sans oxygène, il faut un mois d'acclimatation parce que c'est haut. Une fois ces données établies, je me fixe une durée théorique et une certaine altitude. Au maxi, je vais grimper jusqu'à 7000 ou 7500… On est comme des plongeurs. Il faut du temps pour produire des globules rouges. On fait des paliers : s'installer, dormir, redescendre, se reposer et remonter… Au début, les poumons et le cœur sont en surrégime. Ensuite pour ne pas s'épuiser, l'organisme fabrique plus de globules rouges, le sang s'épaissit pour fixer la moindre particule d'oxygène. Toutefois, il me semble que je m'acclimate moins difficilement qu'avant. Apparemment, le corps n'oublie pas. Il a de la mémoire, les scientifiques le pensent. C'est 80 % dans la tête de toute façon, qui, elle, a de la mémoire.

As-tu un don ?

Je ne me sens pas spécialement doué pour grimper, mais je suis très passionné. En altitude, c'est différent, j'ai compris que j'étais un ton au-dessus. J'ai appris que j'avais une bonne prédisposition. J'arrive à supporter un taux plus élevé de saturation d'azote et de gaz carbonique, j'arrive à fonctionner avec peu d'oxygène. C'est lié à quelque chose de purement génétique. J'ai la chance de me trouver dans ce groupe. Merci maman, merci papa. À 6400/6500, au bout de quelques jours, je me sens comme dans les Alpes. Je peux forcer des passages athlétiques et surtout, je peux envisager de rester longtemps.

Où est le plaisir ?

Ce qui est excitant, en haute altitude, c'est qu'on doit aller vite. Tu ne peux pas rester longtemps au-dessus de 7000 mètres. La fourchette est étroite. Cela a un côté "Grand Bleu", ou plus exactement, c'est une partie d'échec. Tu rassembles tes forces, tu pousses tes pions. Tu prends la meilleure position possible. Mais tu sais aussi qu'à la moindre erreur ou distraction, que si la montagne te sort un coup imprévu, la partie est perdue.
En 2002, sur l'arête de l'Annapurna, on n'aurait pas pu rester une demi-journée de plus en altitude. C'est de la stratégie. Un jeu dangereux mais un formidable jeu. Il faut composer avec les conditions de la montagne, se recaler tout le temps. Tu es tout petit, grâce à tes ressources mentales, tu maîtrises le truc sur une énormité géologique. C'est jouissif.

Et dans la vie de tous les jours, trouves-tu des satisfactions ?

J'ai exactement la vie que j'avais rêvée, étant adolescent.
J'ai été vraiment accroché à l'escalade à 14 ans. L'idée m'est venue d'être guide pour vivre de ma passion. Ce que je suis devenu à 25 ans, en 1990. J'aime le côté pédagogique de ce métier. Depuis 1993, je suis prof à l'ENSA. c'est-à-dire que je contribue à former de futurs guides. Mes relations avec l'argent sont compliquées. Ce n'est pas facile de monnayer sa passion, de demander de l'argent à ses clients. Mon travail à l'ENSA, où je suis payé à la fin du mois, m'arrange bien, sur ce plan-là aussi.

Qu'est-ce qui a changé en toi pendant les dix années de ta vie que raconte ton livre ?

Je suis introverti, réservé. Assez solitaire. La solitude est une dimension qui me plaît énormément. J'aime mieux être seul que de m'imaginer grimper avec un tel ou un tel.
Cependant, je change : avec Alberto et Ed, je me suis régalé. J'attache plus d'importance à la personnalité qu'au niveau technique. C'est difficile de vivre au camp de base un mois et demi avec des gens avec lesquels tu ne te sens pas en accord profond. Les conditions de stress sont épouvantables, il vaut mieux ne pas ajouter des tensions interpersonnelles. Ed m'a redonné le goût de la cordée. Il est proche de Pierre Béghin, un bon compagnon et un homme que j'estime. Calme, posé, des mecs qui cogitent, qui ont de la maturité.

Des projets ?

Sans que ce soit déterminé, nous avons parlé du Makalu avec Alberto. Ce serait bien de se retrouver ensemble.

Et cette fameuse couronne royale qui se termine à l'Everest dont tu parles dans le livre ?

C'est un rêve, vingt kilomètres d'arête, soit cinq de plus qu'à l'Annapurna et à une altitude bien plus élevée, je ne sais pas s'il existe une solution. Et de toutes les façons les permis d'ascension sont si chers qu'il faudrait vendre des milliers et des milliers d'exemplaires de cet excellent ouvrage pour envisager une seule tentative. Je ne suis pas sûr que mon éditeur en soit capable.

Propos recueillis par l'éditeur.

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