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Alpinisme

 40 ans après, que reste-t-il de l'esprit de Lionel Terray ?

Le 23 septembre 1965, Lionel Terray se tue dans la fissure en Arc de Cercle, au Gerbier (Vercors). Mort à 44 ans, l'alpiniste Grenoblois reste la figure marquante de l'alpinisme français. Le mythe Terray s'est propagé à travers le récit de sa passion, " Les Conquérants de l'Inutile ".
Aujourd'hui, que reste-t-il de ce mythe dans nos mémoires et dans notre rapport à la montagne ?


Lionel TERRAY, une mentalité de guerrier

" Dans Conquérants de l'Inutile, la notion de conquérant n'est pas négligeable " répondit Lionel Terray sur le plateau télé de Lecture pour tous un soir de 1961. Un conquérant, guerrier de la montagne, c'est la première caractéristique de l'alpiniste grenoblois. Dans son livre, il écrit " L'alpinisme est un moyen d'assouvir le besoin du combat qui coule au fond du cœur de l'homme depuis les premiers âges et que la vie moderne rend bien difficile à satisfaire. Je suis de ceux-là… Peut-être l'alpinisme a-t-il été pour moi une sorte de guerre. "

Après des débuts où il a douté de ses capacités à devenir un grand alpiniste, Lionel a passé la Seconde guerre mondiale en montagne. Tout d'abord dans les Hautes-Alpes où il fait la connaissance de Gaston Rébuffat. Puis dans le massif du Mont-Blanc, aux Houches, où il partage son temps entre l'agriculture et la montagne.

Après la libération de l'été 44, il rejoint la Compagnie Stéphane en Maurienne. Qualifié pour le terrain alpin, il défend les montagnes contre les troupes allemandes. Dans cette vraie guerre, il apprend la rudesse, la souffrance et la résistance physique. Sa voie est alors tracée : " Bien qu'elle me parût physiquement assez pénible, cette vie d'action intense, de contact avec la nature et de fraternité humaine me convenait à merveille et je m'y donnais de tout mon cœur. Cette guerre ressemblait à l'alpinisme. C'était une aventure où le courage, l'intelligence et la force permettent de triompher d'obstacles apparemment insurmontables. "
Dans toutes ses ascensions en amateur, en particulier avec Louis Lachenal, ce fut souvent " la guerre ".

Lorsqu'il réalise avec l'alpiniste annecien la troisième ascension de l'éperon Walker aux Grandes Jorasses, en août 1946, les deux compagnons se perdent dans le haut de la face et sont contraints au bivouac. Dans son récit, les grêlons deviennent les balles d'un fusil : " À peine sommes-nous installés qu'un violent orage se déchaîne, projetant des grêlons gros comme des billes qui nous obligent à nous protéger la tête avec les mains. Heureusement, ce calibre inusité diminue bientôt. "
Suite à la Walker, les deux hommes se tournent vers la face nord de l'Eiger pour en faire la deuxième ascension, derrière Anderl Heckmair. Là, Terray fut à deux doigts de " franchir son seuil de souffrance ". Ainsi, au matin du premier bivouac dans l'Eiger, Lionel se dit intérieurement : " Soudain, je me sens accablé sous le poids d'une immense solitude, toute l'hostilité de ce monde, toute l'insanité de cette aventure m'apparaissent aves une clarté effrayante. Pourquoi continuer cette folle entreprise ? Il est encore temps de me rebeller, de crier à Lachenal son égarement, mon horreur de ces rochers glacés, et de fuir vers la chaleur et la vie. Désormais, il faut vaincre ou mourir ". Mais Terray n'exprimera pas ce seuil qu'il touche du doigt. Il continue, guerrier blessé : " Je m'engage dans ce passage avec la mentalité d'un condamné à mort. "
Christophe Moulin* revient sur ce comportement soudain qui pousse les alpinistes , dans une voie trop dure, à renoncer. Lui-même, dans son livre Solos, exprime ouvertement sa peur, seul dans la face nord d'Ailefroide. Les pierres tombent sans arrêt. Dans sa liaison radio, il lance : " Je veux revenir vivant (…) J'ai trop la trouille. Venez me chercher. "


Une mentalité changeante

Christophe Moulin est convaincu de ce fort caractère qu'il faut avoir pour devenir un alpiniste de haut niveau : " Les jeunes des équipes haut niveau de la FFME n'en seraient pas là s'ils n'étaient pas des guerriers ". Cependant, ces grands alpinistes et grimpeurs contemporains affirment ne pas être des guerriers. Patrick Gabarrou*, avec une vision plus contemplative de l'alpinisme, se sent plus proche de Rébuffat " Bien sûr, j'ai lu Les Conquérants de l'Inutile, et cela m'avait fasciné. Mais je ne suis jamais allé en montagne parce que c'était dur ou pour m'y battre. Beaucoup plus parce que j'ai une énergie vitale énorme qu'il faut évacuer. En montagne, c'est la ligne à gravir qui m'attire ou la beauté d'un enchaînement. "

Ainsi, les alpinistes d'aujourd'hui ne se retrouvent pas dans le discours combatif de Terray. Sur ce point précis du langage, Christophe Moulin insiste : " Aujourd'hui, les jeunes forts alpinistes veulent se différencier des anciens. Ils ont peur d'employer ce langage conquérant, peur de passer pour des frimeurs. Et plus ils sont fort, moins ils sont grandes gueules. Quand ils disent " on s'est bien éclaté dans ce passage où d'ailleurs il neigeait un peu fort ", il faut comprendre que c'était la vraie baston. Je pense que Patrick Berhault a probablement influencé ce changement dans la façon de relater ses ascensions engagées : Patrick a toujours eu un langage très doux. "

Au retour de l'Eiger, Terray s'est senti tout puissant " Nous étions arrivés à un degré d'entraînement, de perfection technique et de force morale trop élevé pour que les montagnes des Alpes puissent encore nous offrir un terrain de jeu suffisant pour satisfaire l'idéal de constant dépassement de soi-même que nous poursuivions. "
Ainsi, Lionel attachait beaucoup d'importance à la performance, la quête du toujours plus. Cependant, il dédaignait la compétition alpine qu'il jugeait trop mesquine.



Terray et l'himalayisme

Outre sa carrière alpine, Lionel Terray a brillamment participé aux réussites françaises en Himalaya, à l'Annapurna en 1950, au Makalu en 1955, ou au Jannu en 1962. La conquête d'un 8000 était, selon lui, un travail d'équipe uniquement et non une succession d'exploits individuels. Jean-Christophe Lafaille* donna une nouvelle dimension à l'himalayisme au Shishapangma, en gravissant seul la face sud en conditions hivernales, en style alpin et sans oxygène. Il s'investi dans un alpinisme différent de celui de l'époque de l'himalayisme de conquête et d'exploration. Il préfère un himalayisme plus semblable à celui pratiqué par Messner.



Terray, un citadin devenu guide

Lionel Terray est devenu guide de haute montagne. Il n'a cessé de vouloir prouver à son père, riche industriel dénigrant l'intérêt de l'alpinisme, que l'on pouvait gagner de l'argent et une notoriété tout en grimpant. L'ancien cancre qu'il fut à l'école a plutôt bien réussi son coup en devenant un héros national à son retour de l'Annapurna en 1950.

Aujourd'hui, une majorité de guides sont comme Terray, d'anciens citadins ayant grandi parfois loin des vallées alpines. Lionel Terray voulait, en plus de pratiquer en amateur à haut niveau, être un guide reconnu et gagner suffisamment d'argent pour construire son chalet… sur un terrain chamoniard acheté par son père.

Comme beaucoup de guides actuels, cherchant à avoir une pratique amateur engagée, Lionel Terray est arrivé aux mêmes conclusions : le métier de guide " se déroule dans des escalades d'un niveau technique nettement plus bas et il est extrêmement difficile de mener les deux activités d'une façon parallèle. En effet, elles s'exercent dans la même courte période de l'année et se nuisent réciproquement ".
Aujourd'hui, les guides sont toujours confrontés à cette dualité professionnel-amateur. L'un d'eux, Stéphane Benoist*, témoigne : " Je pense qu'aujourd'hui le métier de guide nuit à l'esprit de l'alpinisme amateur. Quand il fait beau et que tu as des contraintes matérielles, tu vas bosser ". Il explique aussi que de nos jours, il y a beaucoup plus d'alpinistes de haut niveau que dans les années 50-60. Cependant, les retombées économiques d'une expédition ne permettent plus de vivre une saison. C'est pourquoi, peu d'alpinistes français investissent dans des expéditions d'amateurs.

Ainsi, le contexte historique et social, les progrès techniques et l'augmentation du nombre d'alpinistes engagés ont fait évoluer l'alpinisme des années 50-60. Un aspect de la pratique de l'alpinisme par Terray est cependant toujours d'actualité : il s'agit de la progression en montagne. Les alpinistes réalisent leurs premières ascensions dans les Alpes, puis dans les Andes et se dirigent ensuite vers l'Himalaya.



Les grandes dates :

25 juillet 1921 : naissance de Lionel Terray
1941 : entrée à jeunesse et montagne. Rencontre avec Rébuffat
1942 : avec Rébuffat, première course " extrême " : versant nord-est du col du Caïman
1946 : éperon nord des Droites avec Lachenal en huit heures, face nord des Grandes Jorasses par l'éperon Walker et une variante de sortie
1947 : troisième du versant Nant Blanc à l'Aiguille Verte.
Seconde ascension de la face nord de l'Eiger avec Lachenal.
En novembre, il part au Canada comme entraîneur de l'équipe nationale de ski du Québec.
1949 : Il s'installe avec sa femme Marianne à Chamonix et travaille comme guide indépendant.
Juin 1950 : ascension de l'Annapurna.
1952 : Aconcagua et première du Fitz Roy en Patagonie avec Guido Magnone
1955 : expédition française au Makalu
1956 : Pérou. Ascensions du Chacraraju (6110 m) et du Taullijaru (5830 m).
1959 : échec au Jannu
1962 : réussite au Jannu
1965 : chute mortelle au Gerbier dans le Vercors



* Les témoins :

Christophe Moulin : guide et professeur à l'ENSA, coach des Équipes nationales Jeunes alpinistes de la FFME depuis treize ans.

Jean-Christophe Lafaille : guide et professeur à l'ENSA, alpiniste professionnel, nominé trois fois au Piolet d'or pour des réalisations modernes en Himalaya.

Stéphane Benoist : guide, nominé au Piolet d'or en 2003 pour une ascension en face nord du Thalay Sagar.

Patrick Gabarou : guide, un nombre élevé de premières dans les Alpes et particulièrement dans les grandes parois du massif du Mont-Blanc.


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