Un homme de vrit qui a du cÏur.
QuĠil est difficile de dire, en quelques lignes, ce que lĠon pense dĠun ami, dĠun frre, dĠanalyser en quelques mots les pages de Ç Montagnes dĠune vie È.
Que Walter Bonatti soit lĠun des plus grands alpinistes de la ligne des Comici, Cassin, des Preuss, Heckmair, comme des Allain et Terray, personne nĠen disconviendra. Mais pour moi, il est assurment le plus pur de tous.
Ses russites exceptionnelles, la joie et la fiert lgitimes quĠil en retire ne sont rien aux cts de ses checs et de la douleur quĠils ont entrans, blessure qui ne cicatrisera jamais.
Cet itinraire de toute une vie, de la Cima Ouest en hiver avec notre ami commun Carlo Mauri lĠascension solitaire de Ç son È pilier aux Drus, passant par toutes les voies du Mont Blanc – montagne prdestine – serait-il complet sans les drames pour lui-mme au K2, du pilier du Frney, le parcours de premires blouissantes en t, en hiver, avec un compagnon, en solitaire comme des rptitions le plus souvent en hommage aux auteurs de la voie. Serait-il ce quĠil est sans les insuccs qui donnent une relle dimension humaine ?
Parce que jĠai partag sa joie au sortir, par exemple, de la face Est des Petites Jorasses – comme dĠailleurs au cours dĠune simple promenade dans le Val Ferret – parce que jĠai compris sa souffrance, bien plus son dsespoir toujours actuel, au retour du deuxime sommet du monde, parce que jĠai communi avec lui lors de notre descente des Rochers Grber, jĠai compris que le bonheur et la tristesse formaient un tout insparable dont Walter tire la fois sa force et sa philosophie.
On sait que Bonatti a beaucoup crit – rcit de ses ascensions, de ses aventures en tous les points du globe – sait-on quĠil est un crivain au sens profond du terme ? Dino Buzzati disait quĠil nĠavait jamais rencontr dĠauteur plus concis et admirait dans Ç Les Grands Jours È, lĠcriture qui trahissait le sentiment.
Est-il plus bel loge quand il est fait par celui que nous sommes nombreux considrer comme peut-tre le plus grand lettr de lĠItalie du XX me sicle ? Montagnes dĠune vie, cĠest en quelques sorte la quintessence de lĠcriture motionnelle. Pote pudique tout en sachant si bien dvoiler sa personnalit, Walter nous laisse une Ïuvre qui est lĠimage de lĠexception.
Mais cĠest bien sr lĠhomme qui surprend. Imagine-t-on quĠil nĠest individu plus simple, plus chaleureux, plus attentif aux autres, enfin plus intgre ? Sans doute parce que je crois mĠhonorer de le connatre mieux que quiconque et que la richesse de notre amiti est un lien sans limites – ne mĠa-t-il pas sauv la vie en ce mois de juillet 1961 ? – Je crois ne lui connatre quĠun dfaut : son caractre entier parfois interpelle. Mais lĠhumilit qui lĠhabite dnote que ce mme trait est lĠaffirmation rigoureuse de sa personnalit.
Il y a de la spiritualit chez cet tre l. Son dialogue avec la montagne, avec la nature, nous facilite la rencontre avec un personnage exceptionnel qui trouve dans lĠaction sa propre morale, voire toute une philosophie de lĠexistence qui ne se conoit que par le refus de toute compromission. Ainsi, lĠon comprend que sĠil peut paratre dur parfois avec les autres, cĠest parce quĠil est avant tout dur avec lui-mme.
Naturellement, vais-je mĠinterroger : Suis-je suffisamment objectif ? NĠest-ce point ma ferveur plus amicale qui dicte ces quelques lignes ? Non, car pour moi, Walter est sans doute un hros de lgende mais cĠest avant tout un homme de vrit qui a tout simplement du cÏur.
Pierre Mazeaud.