Ç Paul Keller est pasteur de lĠEglise RŽformŽe, thŽologien, guide de haute montagne et alpiniste. CĠest au regard de toutes ces fonctions ou passions que le tŽmoignage quĠil porte dans La montagne oubliŽe doit tre compris. Elle a ŽtŽ oubliŽe deux fois, la montagne. Le premier oubli concerne une superbe expŽdition en Himalaya pour conquŽrir une montagne un peu mythique, la Tour de Mustagh, 7 287 mtres au fin fond du Karakoram, proche voisine de lĠimmense K2. Elle a ŽtŽ conquise en 1956 par une expŽdition ultra lŽgre (quatre alpinistes), ce qui Žtait dĠune trs grande modernitŽ et audace dans le domaine de lĠhimalayisme ˆ cette Žpoque. Paul Keller en faisait partie. Ascension parfaitement exemplaire, totalement ignorŽe des mŽdias et du grand public. Dans La montagne oubliŽe, point de drames, dĠexploits, de nombrilisme mŽdiatique, de justifications, de rglements de comptes si frŽquents dans les ouvrages de montagne. Or, Ç avant lĠalpinisme, il y a la montagne È.

Ce questionnement donne ˆ Paul Keller lĠoccasion dĠŽcrire les plus belles pages du livre, les plus Žmouvantes aussi. CĠest le fond mme de la seconde partie qui narre ses premires courses avec la complicitŽ et lĠamitiŽ des autres. Le dialogue avec la mort avec la mort que lĠalpiniste ou le guide ne peut Žvacuer est dĠune trs grande sagesse. Paul Keller nous invite ˆ entendre son plaidoyer passionnŽ pour une certaine culture de la montagne. È

Jean-Jacques COURT

 

Ç Cet ouvrage, un bel ouvrage, nĠentre gure dans les catŽgories de la revue ETR. Et pourtant je tiens ˆ sa prŽsence, ˆ cause de lĠauteur, certes, mais aussi ˆ cause de ce que lĠon peut nommer son message.

Paul Keller a ŽtŽ dans la FacultŽ de Montpellier un des piliers de la mutation de 1972. Il a inaugurŽ un nouvel enseignement, lĠorganisation et lĠaccompagnement des stages insŽrŽs alors dans le cursus  des Žtudes. Avec GŽrard Delteil, Paul Keller a publiŽ un livre qui fit date, lĠŽglise dissŽminŽe.

SimultanŽment, Keller a suivi une autre voie professionnelle, celle de guide de haute montagne. Si bien quĠil devint un jour professeur ˆ lĠƒcole Nationale de Ski et dĠAlpinisme, prŽsident du syndicat national des guides, membre dĠhonneur du Groupe des hautes montagnes, etcÉ Keller a ainsi ŽtŽ amenŽ ˆ prŽparer ˆ leurs t‰ches respectives des guides et des pasteurs. Beau programme dĠune double vie, non au dŽtriment lĠune de lĠautre, mais plaant au contraire chacune au bŽnŽfice de lĠautre.

Il publie aujourdĠhui une manire de testament montagnard, nullement dans la perspective dĠun dŽcs, mais comme une leon dĠexistence. La Montagne oubliŽe lĠest ici ˆ double titre : le livre comprend deux volets dont le thme de lĠoubli constitue le lien et le contraste.

Cela commence par un rŽcit, lĠexpŽdition qui visait la Tour de Mustagh, une sorte de Cervin ˆ lĠŽchelle himalayenne. La Tour a contre elle de ne pas figurer au club des 8000, et lĠaventure remonte ˆ prs de 50 ans. Les brumes recouvrent la mŽmoire dĠune expŽdition lŽgre et risquŽe qui ne sĠest pas contentŽe dĠexplorer le site, mais est parvenue ˆ la cime. Toutefois la vŽritable illumination ne provient pas de la conqute, mais des semaines de cheminement ˆ travers le NŽpal et de la soliditŽ du compagnonnage.

LĠautre partie du livre quitte la mŽmoire initiatique et se tourne vers un futur dŽvisagŽ. LĠalpinisme est-il en train dĠoublier la montagne ? Question singulire autant quĠuniverselle : par delˆ les crtes, elle concerne la plante. La frŽquentation des sommets traverse une double tentation. LĠune Žlitiste, attire ceux qui, fuyant la foule, qutent les espaces vierges o se trouver soi-mme, ocŽan, p™le, dŽsert, paroi. Parvenir o nulle trace humaine ne prŽcde, sacraliser une solitude qui fut celle des ermites de tous les temps. AurŽoler lĠexploit des surhommes.

La seconde tentation, celle de la cohue, livre la montagne aux conqutes du tourisme insatiable. PiŽtinŽe, cramponnŽe, piquetŽe, jalonnŽe de pyl™nes, survolŽe, vendue. La splendeur est profanŽe. OubliŽe, assujettie aux prouesses de lĠexploit comme aux lois du marchŽ. Qui donc recherche encore la montagne pour elle-mme ?

La retrouver, cĠest lui accorder lĠauthentique respect, celui qui est vouŽ ˆ lĠautre. Ce respect ignore ˆ lĠavance o passera le chemin, quels en seront les risques, quel bonheur nous attend. On ne fait pas de la montagne, cĠest elle, familire et sauvage, humble et grandiose, qui nous faonne. Ç CĠest un monde quĠil faut apprivoiser et aimer plut™t que conquŽrir et soumettre È, conclut lĠauteur. È

Michel BOUTTIER