Terra Nova
Montagnes de verre
Dino Buzzati
Dino Buzzati marie ses deux passions, alpinisme et écriture pour nous offrir d'inoubliables récits et portraits.
300 pages
28,00 €
ISBN : 2 911 755 59 6
Réf : TNMONVE
Quel art du portrait ! Les amateurs italiens de littérature alpine ont bien de la chance. Pensons à un Albert Camus, aimant et pratiquant l’alpinisme et qui écrive sur le sujet des textes lumineux et profonds.
Dino Buzzati marie ses deux passions, alpinisme et écriture, pour nous offrir d'inoubliables récits et portraits de grimpeurs, d'émouvantes batailles comme celle de son ami Walter Bonatti.
D’habitude on compare Buzzati plutôt à Kafka ou à Julien Gracq, à cause du thème de l’attente. La comparaison avec Camus vient de Walter Bonatti pour lequel ces deux écrivains sont ses « parfaits modèles d’écriture ».
On peut les rapprocher sur un autre point : comme Camus était lié à son Algérie, Buzzati est attaché à ses montagnes, ses Dolomites.
Extrait :
Gloire donc au Néo-Zélandais Hillary, au Népalais Tensing, au colonel Hunt, chef de l’expédition et à tous leurs compagnons. Nous les envions. Il est juste que leurs visages loyaux apparaissent à la une des journaux du monde entier, détrônant les vedettes, les champions et les hommes politiques. Ils méritent tous les honneurs.
Mais nous autres cependant, exilés lointains, vivant dans la poussière et le bruit abjects de la ville, sur le fond plat de la plus banale des plaines, nous reposons ici la question : y-a-t-il vraiment de quoi être contents ? N’aurait-il pas mieux valu que l’Everest demeure inviolé ?
Regardez-là cette superbe montagne, cette solenelle cathédrale que jusqu’au 29 mai on pouvait prendre pour un mirage, une apparence, un mythe. Vous n’allez pas dire qu’elle n’est pas plus petite qu’hier ? Et d’une certaine manière moins belle ? Les traces infimes que les crampons et les piolets ont laissées sur les corniches de la crête sommitale, ces empreintes de fourmis sur la tête vitreuse du géant, ne sont-elles pas tout compte fait mélancoliques à voir ?
C’était l’ultime refuge de notre imagination, la dernière forteresse de l’inconnu, le suprême fragment d’impossible que la terre conservait encore. Bien que photographié sous tous les angles, mesuré mètre par mètre à l’aide d’instruments topographiques, représenté avec la plus grande précision sur les cartes, l’Everest était d’une immensité sans limites, justement parce qu’il n’avait pas été conquis. Aujourd’hui, le charme est rompu, aujourd’hui, nous avons la preuve que la cime fabuleuse est faite comme tant d’autres et que les dieux de la montagne n’y résident pas. Aujourd’hui, l’Everest entre, même s’il y occupe la première place dans le catalogue des sommets connus, avec noms et prénoms des alpinistes, description de l’itinéraire, etc. En somme, son histoire commence, mais la légende, elle, est à jamais finie.
Et maintenant que reste-t-il à faire ? La Terre ne semble-t-elle pas soudainement devenue plus étroite, plus misérable ? Dans le vieux château fort, en haut de la plus haute tour, il restait encore une petite salle où personne n’avait jamais pénétré. On a fini par ouvrir la porte. L’homme est entré et il a vu. Il n’y a plus aucun mystère.
Dino Buzzati marie ses deux passions, alpinisme et écriture, pour nous offrir d'inoubliables récits et portraits de grimpeurs, d'émouvantes batailles comme celle de son ami Walter Bonatti.
D’habitude on compare Buzzati plutôt à Kafka ou à Julien Gracq, à cause du thème de l’attente. La comparaison avec Camus vient de Walter Bonatti pour lequel ces deux écrivains sont ses « parfaits modèles d’écriture ».
On peut les rapprocher sur un autre point : comme Camus était lié à son Algérie, Buzzati est attaché à ses montagnes, ses Dolomites.
Extrait :
Gloire donc au Néo-Zélandais Hillary, au Népalais Tensing, au colonel Hunt, chef de l’expédition et à tous leurs compagnons. Nous les envions. Il est juste que leurs visages loyaux apparaissent à la une des journaux du monde entier, détrônant les vedettes, les champions et les hommes politiques. Ils méritent tous les honneurs.
Mais nous autres cependant, exilés lointains, vivant dans la poussière et le bruit abjects de la ville, sur le fond plat de la plus banale des plaines, nous reposons ici la question : y-a-t-il vraiment de quoi être contents ? N’aurait-il pas mieux valu que l’Everest demeure inviolé ?
Regardez-là cette superbe montagne, cette solenelle cathédrale que jusqu’au 29 mai on pouvait prendre pour un mirage, une apparence, un mythe. Vous n’allez pas dire qu’elle n’est pas plus petite qu’hier ? Et d’une certaine manière moins belle ? Les traces infimes que les crampons et les piolets ont laissées sur les corniches de la crête sommitale, ces empreintes de fourmis sur la tête vitreuse du géant, ne sont-elles pas tout compte fait mélancoliques à voir ?
C’était l’ultime refuge de notre imagination, la dernière forteresse de l’inconnu, le suprême fragment d’impossible que la terre conservait encore. Bien que photographié sous tous les angles, mesuré mètre par mètre à l’aide d’instruments topographiques, représenté avec la plus grande précision sur les cartes, l’Everest était d’une immensité sans limites, justement parce qu’il n’avait pas été conquis. Aujourd’hui, le charme est rompu, aujourd’hui, nous avons la preuve que la cime fabuleuse est faite comme tant d’autres et que les dieux de la montagne n’y résident pas. Aujourd’hui, l’Everest entre, même s’il y occupe la première place dans le catalogue des sommets connus, avec noms et prénoms des alpinistes, description de l’itinéraire, etc. En somme, son histoire commence, mais la légende, elle, est à jamais finie.
Et maintenant que reste-t-il à faire ? La Terre ne semble-t-elle pas soudainement devenue plus étroite, plus misérable ? Dans le vieux château fort, en haut de la plus haute tour, il restait encore une petite salle où personne n’avait jamais pénétré. On a fini par ouvrir la porte. L’homme est entré et il a vu. Il n’y a plus aucun mystère.
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