Le plein d'humour...
Les Bottin aux sports d'hiver
Jean-Marc Aubry
"Le dernier Aubry"
Une semaine de vacances aux sports d'hiver ? Les vacances, oui. Mais le sport ? Et l'hiver ?
245 pages
14,00 €
ISBN : 2 911 755 96 0
Réf : PCFAMBO
Les sports d'hiver, c'est l'enfer !
Une adolescente, des moutards, une épouse qui n'a peur de rien, un moniteur, quelques malamutes et une fromagerie qui pue... Jean-Marc Aubry aime les caractères trempés, (surtout lorsqu'il pleut), les situations exposées (surtout sur les télésièges) et nous faire pleurer de rire sur notre difficile condition d'humain (surtout les maris) aux prises avec la vie quotidienne. " Une semaine de vacances aux sports d'hiver ? Les vacances, oui. Mais le sport ? Et l'hiver ?...
Extrait :
Seize heures : " Fromagerie des Vallées ". Il était temps, tout le monde nous attendait de pied ferme. Mais comme il était seize heures pile, personne ne se permit la moindre réflexion, pas même Thérèse qui l'aurait tant souhaité, et au grand dam de Catherine qui n'attendait que cela pour lui sauter à la gorge. Carole, l'accompagnatrice de l'agence avait l'air de s'ennuyer ferme, malgré le sourire d'accueil. Il faut dire qu'à mille deux cent quatre- vingt-quinze visites annuelles de la fromagerie, cela doit vous ôter l'envie d'éclater de rire.
Nous allons donc pénétrer dans le sanctuaire de la vallée, la fromagerie, second apport financier après le tourisme d'hiver. Nous allions, si j'avais tout compris, visiter ce qui, commercialement parlant, nous arrivait juste après. La visite au petit frère en quelque sorte, au second de la classe. La fromagerie possédait une salle d'exposition avec photos anciennes et actuelles, matériel ancestral, écrans tactiles et posters didactiques. En mezzanine. Dessous, protégés de nos miasmes et microbes par une large baie vitrée, s'étalaient les cuves, tuyaux et fromages sous presse, s'activaient des techniciens en blouse bleue et bottes stériles. Une ruche. Mais une ruche qui pue ! L'odeur, indescriptible. Dès l'entrée dans la salle d'expo, un silence ! Juste perturbé par des tout petits " beurk ", " Oh là là ", " Pfff ! " ou " Putain l'odeur ! "
L'accompagnatrice avait beau nous expliquer qu'au bout de deux-trois minutes on s'y faisait, que l'on n'y pensait plus, j'avais du mal à imaginer qu'en bas, juste en dessous, se fabriquait mon fromage préféré. Du mal à imaginer qu'un jour je pourrais en remanger. Le vomi d'Amélie, comparativement, me semblait un doux parfum.
Et Catherine comme moi :
- Ça me fait penser à notre petite Amélie, lorsque le biberon est mal passé, me chuchota-t-elle dans l'oreille.
Les deux-trois minutes d'accoutumance promises par notre guide devaient être largement écoulées que nous avions tous toujours la même furieuse envie de nous enfuir en courant.
- Plutôt trois heures de ski de fond, me susurra Catherine.
Il n'y avait bien que Frédérique qui arrivait à sourire, à glousser et roucouler, se foutant de l'odeur, du fromage et de l'économie locale comme de son premier baladeur, tout occupée qu'elle était à se faire dévorer des yeux par son lapin géant. L'amour tout de même !
Nous nous présentâmes mutuellement aux parents de Romuald, en faisant la grimace, j'espère qu'ils ne l'ont pas pris pour eux.
- Jacques, et voici ma femme Catherine.
J'attendais presque de l'autre côté : "Jeannot lapin, le papa de Buggs Bunny", mais ils s'appelaient bêtement Jean-Michel et Sylvie, étaient charmants et possédaient des oreilles tout à fait normales. Pour des lapins. Le reste dura quarante-cinq interminables minutes. Trois quarts d'heures durant lesquels nous apprîmes absolument tout des races de vaches sollicitées, de l'altitude des alpages, de la qualité du lait et des bactéries nécessaires, ou non, de la caillette, de la température, de la cuve en cuivre et du soutirage de la cloche, de la presse. Rien par contre sur l'odeur.
Bref, interminable. Sauf pour Frédérique qui ne vit pas le temps passer. La guide nous récitait tout cela par cœur, d'une traite (sans jeu de mot). Ces trucs-là, tu y es ou tu n'y es pas. Et tu ne sais pas pourquoi, quelquefois ça te passionnerait presque, tu poses des questions, tu ennuies tout le reste du groupe qui pensait que c'était enfin fini.
- Vous avez des questions ?
Silence total, vide sidéral, tout le monde regarde le bout de ses chaussures et toi, enthousiaste :
- Ben oui, j'aimerais savoir comment...
Et puis d'autres fois, rien que de regarder l'hôtesse tu bailles, tu t'ennuies comme un hamster dans sa cage. Pourtant la fille, elle faisait de son mieux et surtout elle disait la même chose, à chaque fois. Strictement. Mais voilà, l'être humain est comme cela. Enfin moi, en tout cas.
Toujours est-il que ce soir-là, c'était un jour sans. Catherine avait mis un peu d'animation lorsqu'on nous invita à revêtir la combinaison en plastique bleuté, comme avant de pénétrer en salle d'opération et il fallut quasiment décoller Frédérique de Romuald. À chaque intervention de ma part, Romuald arborait un sourire en coin, ou susurrait à sa belle un " 22, v'là Charlemagne ", peu discret qui me mettait en rogne. Il me venait tout à coup des envies de civet, de permis de chasse. Après le passage dans le sas, nous pûmes enfin (nous en rêvions tous) parcourir presque à notre guise les deux cent cinquante mètres carrés de la " fabrication ". Avec le masque, cela sentait moins mauvais. Par contre, qu'est-ce que l'on pouvait emmerder les quatre types qui travaillaient là ! Avec nos mouvements empruntés de pékins en vacances, nous contrarions sans arrêt leurs courses effrénées pour aller de toute urgence déverser un pot de " quelque chose ", un broc de " je ne sais quoi ", appuyer sur un interrupteur ou tapoter sur un clavier sous peine de foutre en l'air 2400 litres de lait, frais du matin.
Nous nous penchions tous le long des grosses cuves de cuisson, occupant l'espace vital et pompant l'oxygène avec nos sempiternelles :
- Et vous vous y faîtes, vous, à l'odeur ?
Ou la non moins répétitive :
- Vous travaillez là toute l'année ? questions auxquelles les employés, briefés par l'office de tourisme, ne répondaient que par des " mmh ", des " ben faut bien " ou des " pour sûr ", tout en ayant comme seule idée en tête de jeter tout ce petit monde en panoplie para chirurgicale soit dans la cuve, mais cela gâterait le fromage, soit à la porte. Les pauvres. Pourquoi ne pas nous cantonner dans la mezzanine avec les écrans tactiles, les posters et l'odeur de vomi, plutôt que d'embêter tous ces braves garçons ? Moi, cela me gênait. Les autres pas le moins du monde. Ma Catherine non plus d'ailleurs.
- C'est pour me venger de l'odeur. Ils n'avaient qu'à faire attention, m'avoua-t-elle.
En fait, la fabrication n'était pas le pire. Question odeur. Le pire, il était à venir, on nous le réservait pour la fin : les " caves d'affinage " ! Impressionnant. Imaginez une bibliothèque Gargantuesque dont chaque rayonnage serait dix fois plus haut et profond que dans une bibliothèque classique, le tout sur douze mètres sur cent.
Ah oui, une autre différence. Lorsque, dans une bibliothèque, on parvient à ce niveau d'odeur, la bibliothèque, on la ferme. Et on la brûle. Ici, tout le long de ces gigantesques étagères, dans cet immense gymnase à fromages, s'empilaient des tonnes et des tonnes de roues de " gruyère des alpages ", des 75/165 R14 Tubeless qui puent. Mais à un point ! Même Frédérique et Romuald en avaient terminé avec leurs étreintes et faisaient la grimace. Cela mis à part, lorsque l'on connaissait le prix du kilo de fromage, le poids d'une roue et que l'on estimait le nombre de roues dans le " gymnase ", on se disait que comme banque à attaquer, ça avait de l'avenir. Quoi que pour trimballer, une à une, les roues de fromage qui pue, du guichet jusqu'à la Mercedes qui ronronne devant l'entrée, il fallait en vouloir. Et puis les receleurs... bonjour. Quand à l'antigang, forcément, ils n'auraient aucun mal à trouver les bandits. Parce que si l'argent n'a pas d'odeur, le fromage, lui... Donc non, le casse du siècle à la Fromagerie des Vallées, oubliez !
Au beau milieu du gymnase, Carole, notre guide, s'arrêta pour nous faire son topo. Le lieu était choisi avec soin, c'était de loin l'endroit où ça sentait le plus mauvais. Je ne pouvais pas croire que c'était dû au hasard.
Soit c'était pour bien montrer à tous ces touristes à quel point ils avaient l'odorat délicat, soit elle était en cheville avec les ouvriers de la fabrication qui, selon le taux d'emmerdements qu'ils avaient eu à subir avec tel ou tel groupe lors de la visite, lui donnaient leurs consignes : " Ceux-là, ils étaient plutôt sympas, discrets, tu leur fais le topo à l'extérieur, à l'air libre. Ou bien : " le groupe là, un peu pénible, topo près de la troisième étagère " ou encore : " Carole, on est tombés sur une bande de lourdingues comme on en a rarement. On compte sur toi : neuvième rangée, et fais durer ! " Ça devait être nous. Nous étions pile poil à la neuvième rangée et cela durait. Et à la manière dont Carole nous inspectait, un à un, j'étais sûr de ne pas me faire d'idées. Les fourbes !
Personne n'écouta le topo. Elle aurait pu réciter les règles du bridge en breton que ç'eût été tout comme. C'est peut-être d'ailleurs ce qu'elle fit, je ne sais pas, je n'ai pas écouté. À la fin, avec un sourire pervers, elle demanda :
- Si vous avez des questions, je suis à votre disposition.
Antoine tenta un " Ben... ", qu'il laissa en suspension. Il était hors de question de retarder la sortie tant attendue.
Ce fut ma douce Catherine qui, de sa voix de marchande de poisson des jours où elle est en pleine forme, lui coupa net la chique :
- Et bien non, c'est bon, y'a pas de questions ! Il ne nous reste plus qu'à vous laisser rentrer chez vous bien gentiment.
La Carole, ça nous l'a immobilisée, bouche bée, les bras ballants au beau milieu de sa neuvième rangée. Nous, nous étions déjà dehors, à l'air, sauvés ! Elle est forte, ma Catherine. C'est pour ça que je l'aime.
Pour finir, il y eut le premier étage, le " comptoir ". En fait, la boutique où l'on pouvait acheter non seulement le gruyère des alpages, mais également du Beaufort, du Reblochon, des confitures et même du miel.
Chacun y alla de ses achats. Moi-même, je n'aurais pas craché sur un ou deux kilos de gruyère des alpages, pour finir la semaine, mais Catherine, agacée, en avait décidé tout autrement. Goujatement, sans se soucier de la queue, elle alla s'intercaler entre Thérèse et Antoine et, apostrophant la vendeuse, lui lança :
- Et du qui ne serait pas pourri, vous en aurez quand ?
Satisfaite de son effet, elle quitta la boutique en chantonnant, tête haute, la gamine à moitié endormie (ou intoxiquée) dans les bras, nous laissant Daniel et moi désappointés. Et sans fromage. Puis nous rentrâmes à Cime 2000. Dehors, les flocons avaient atteint la taille de pamplemousses. Enfin, de petites clémentines. "
Une adolescente, des moutards, une épouse qui n'a peur de rien, un moniteur, quelques malamutes et une fromagerie qui pue... Jean-Marc Aubry aime les caractères trempés, (surtout lorsqu'il pleut), les situations exposées (surtout sur les télésièges) et nous faire pleurer de rire sur notre difficile condition d'humain (surtout les maris) aux prises avec la vie quotidienne. " Une semaine de vacances aux sports d'hiver ? Les vacances, oui. Mais le sport ? Et l'hiver ?...
Extrait :
Seize heures : " Fromagerie des Vallées ". Il était temps, tout le monde nous attendait de pied ferme. Mais comme il était seize heures pile, personne ne se permit la moindre réflexion, pas même Thérèse qui l'aurait tant souhaité, et au grand dam de Catherine qui n'attendait que cela pour lui sauter à la gorge. Carole, l'accompagnatrice de l'agence avait l'air de s'ennuyer ferme, malgré le sourire d'accueil. Il faut dire qu'à mille deux cent quatre- vingt-quinze visites annuelles de la fromagerie, cela doit vous ôter l'envie d'éclater de rire.
Nous allons donc pénétrer dans le sanctuaire de la vallée, la fromagerie, second apport financier après le tourisme d'hiver. Nous allions, si j'avais tout compris, visiter ce qui, commercialement parlant, nous arrivait juste après. La visite au petit frère en quelque sorte, au second de la classe. La fromagerie possédait une salle d'exposition avec photos anciennes et actuelles, matériel ancestral, écrans tactiles et posters didactiques. En mezzanine. Dessous, protégés de nos miasmes et microbes par une large baie vitrée, s'étalaient les cuves, tuyaux et fromages sous presse, s'activaient des techniciens en blouse bleue et bottes stériles. Une ruche. Mais une ruche qui pue ! L'odeur, indescriptible. Dès l'entrée dans la salle d'expo, un silence ! Juste perturbé par des tout petits " beurk ", " Oh là là ", " Pfff ! " ou " Putain l'odeur ! "
L'accompagnatrice avait beau nous expliquer qu'au bout de deux-trois minutes on s'y faisait, que l'on n'y pensait plus, j'avais du mal à imaginer qu'en bas, juste en dessous, se fabriquait mon fromage préféré. Du mal à imaginer qu'un jour je pourrais en remanger. Le vomi d'Amélie, comparativement, me semblait un doux parfum.
Et Catherine comme moi :
- Ça me fait penser à notre petite Amélie, lorsque le biberon est mal passé, me chuchota-t-elle dans l'oreille.
Les deux-trois minutes d'accoutumance promises par notre guide devaient être largement écoulées que nous avions tous toujours la même furieuse envie de nous enfuir en courant.
- Plutôt trois heures de ski de fond, me susurra Catherine.
Il n'y avait bien que Frédérique qui arrivait à sourire, à glousser et roucouler, se foutant de l'odeur, du fromage et de l'économie locale comme de son premier baladeur, tout occupée qu'elle était à se faire dévorer des yeux par son lapin géant. L'amour tout de même !
Nous nous présentâmes mutuellement aux parents de Romuald, en faisant la grimace, j'espère qu'ils ne l'ont pas pris pour eux.
- Jacques, et voici ma femme Catherine.
J'attendais presque de l'autre côté : "Jeannot lapin, le papa de Buggs Bunny", mais ils s'appelaient bêtement Jean-Michel et Sylvie, étaient charmants et possédaient des oreilles tout à fait normales. Pour des lapins. Le reste dura quarante-cinq interminables minutes. Trois quarts d'heures durant lesquels nous apprîmes absolument tout des races de vaches sollicitées, de l'altitude des alpages, de la qualité du lait et des bactéries nécessaires, ou non, de la caillette, de la température, de la cuve en cuivre et du soutirage de la cloche, de la presse. Rien par contre sur l'odeur.
Bref, interminable. Sauf pour Frédérique qui ne vit pas le temps passer. La guide nous récitait tout cela par cœur, d'une traite (sans jeu de mot). Ces trucs-là, tu y es ou tu n'y es pas. Et tu ne sais pas pourquoi, quelquefois ça te passionnerait presque, tu poses des questions, tu ennuies tout le reste du groupe qui pensait que c'était enfin fini.
- Vous avez des questions ?
Silence total, vide sidéral, tout le monde regarde le bout de ses chaussures et toi, enthousiaste :
- Ben oui, j'aimerais savoir comment...
Et puis d'autres fois, rien que de regarder l'hôtesse tu bailles, tu t'ennuies comme un hamster dans sa cage. Pourtant la fille, elle faisait de son mieux et surtout elle disait la même chose, à chaque fois. Strictement. Mais voilà, l'être humain est comme cela. Enfin moi, en tout cas.
Toujours est-il que ce soir-là, c'était un jour sans. Catherine avait mis un peu d'animation lorsqu'on nous invita à revêtir la combinaison en plastique bleuté, comme avant de pénétrer en salle d'opération et il fallut quasiment décoller Frédérique de Romuald. À chaque intervention de ma part, Romuald arborait un sourire en coin, ou susurrait à sa belle un " 22, v'là Charlemagne ", peu discret qui me mettait en rogne. Il me venait tout à coup des envies de civet, de permis de chasse. Après le passage dans le sas, nous pûmes enfin (nous en rêvions tous) parcourir presque à notre guise les deux cent cinquante mètres carrés de la " fabrication ". Avec le masque, cela sentait moins mauvais. Par contre, qu'est-ce que l'on pouvait emmerder les quatre types qui travaillaient là ! Avec nos mouvements empruntés de pékins en vacances, nous contrarions sans arrêt leurs courses effrénées pour aller de toute urgence déverser un pot de " quelque chose ", un broc de " je ne sais quoi ", appuyer sur un interrupteur ou tapoter sur un clavier sous peine de foutre en l'air 2400 litres de lait, frais du matin.
Nous nous penchions tous le long des grosses cuves de cuisson, occupant l'espace vital et pompant l'oxygène avec nos sempiternelles :
- Et vous vous y faîtes, vous, à l'odeur ?
Ou la non moins répétitive :
- Vous travaillez là toute l'année ? questions auxquelles les employés, briefés par l'office de tourisme, ne répondaient que par des " mmh ", des " ben faut bien " ou des " pour sûr ", tout en ayant comme seule idée en tête de jeter tout ce petit monde en panoplie para chirurgicale soit dans la cuve, mais cela gâterait le fromage, soit à la porte. Les pauvres. Pourquoi ne pas nous cantonner dans la mezzanine avec les écrans tactiles, les posters et l'odeur de vomi, plutôt que d'embêter tous ces braves garçons ? Moi, cela me gênait. Les autres pas le moins du monde. Ma Catherine non plus d'ailleurs.
- C'est pour me venger de l'odeur. Ils n'avaient qu'à faire attention, m'avoua-t-elle.
En fait, la fabrication n'était pas le pire. Question odeur. Le pire, il était à venir, on nous le réservait pour la fin : les " caves d'affinage " ! Impressionnant. Imaginez une bibliothèque Gargantuesque dont chaque rayonnage serait dix fois plus haut et profond que dans une bibliothèque classique, le tout sur douze mètres sur cent.
Ah oui, une autre différence. Lorsque, dans une bibliothèque, on parvient à ce niveau d'odeur, la bibliothèque, on la ferme. Et on la brûle. Ici, tout le long de ces gigantesques étagères, dans cet immense gymnase à fromages, s'empilaient des tonnes et des tonnes de roues de " gruyère des alpages ", des 75/165 R14 Tubeless qui puent. Mais à un point ! Même Frédérique et Romuald en avaient terminé avec leurs étreintes et faisaient la grimace. Cela mis à part, lorsque l'on connaissait le prix du kilo de fromage, le poids d'une roue et que l'on estimait le nombre de roues dans le " gymnase ", on se disait que comme banque à attaquer, ça avait de l'avenir. Quoi que pour trimballer, une à une, les roues de fromage qui pue, du guichet jusqu'à la Mercedes qui ronronne devant l'entrée, il fallait en vouloir. Et puis les receleurs... bonjour. Quand à l'antigang, forcément, ils n'auraient aucun mal à trouver les bandits. Parce que si l'argent n'a pas d'odeur, le fromage, lui... Donc non, le casse du siècle à la Fromagerie des Vallées, oubliez !
Au beau milieu du gymnase, Carole, notre guide, s'arrêta pour nous faire son topo. Le lieu était choisi avec soin, c'était de loin l'endroit où ça sentait le plus mauvais. Je ne pouvais pas croire que c'était dû au hasard.
Soit c'était pour bien montrer à tous ces touristes à quel point ils avaient l'odorat délicat, soit elle était en cheville avec les ouvriers de la fabrication qui, selon le taux d'emmerdements qu'ils avaient eu à subir avec tel ou tel groupe lors de la visite, lui donnaient leurs consignes : " Ceux-là, ils étaient plutôt sympas, discrets, tu leur fais le topo à l'extérieur, à l'air libre. Ou bien : " le groupe là, un peu pénible, topo près de la troisième étagère " ou encore : " Carole, on est tombés sur une bande de lourdingues comme on en a rarement. On compte sur toi : neuvième rangée, et fais durer ! " Ça devait être nous. Nous étions pile poil à la neuvième rangée et cela durait. Et à la manière dont Carole nous inspectait, un à un, j'étais sûr de ne pas me faire d'idées. Les fourbes !
Personne n'écouta le topo. Elle aurait pu réciter les règles du bridge en breton que ç'eût été tout comme. C'est peut-être d'ailleurs ce qu'elle fit, je ne sais pas, je n'ai pas écouté. À la fin, avec un sourire pervers, elle demanda :
- Si vous avez des questions, je suis à votre disposition.
Antoine tenta un " Ben... ", qu'il laissa en suspension. Il était hors de question de retarder la sortie tant attendue.
Ce fut ma douce Catherine qui, de sa voix de marchande de poisson des jours où elle est en pleine forme, lui coupa net la chique :
- Et bien non, c'est bon, y'a pas de questions ! Il ne nous reste plus qu'à vous laisser rentrer chez vous bien gentiment.
La Carole, ça nous l'a immobilisée, bouche bée, les bras ballants au beau milieu de sa neuvième rangée. Nous, nous étions déjà dehors, à l'air, sauvés ! Elle est forte, ma Catherine. C'est pour ça que je l'aime.
Pour finir, il y eut le premier étage, le " comptoir ". En fait, la boutique où l'on pouvait acheter non seulement le gruyère des alpages, mais également du Beaufort, du Reblochon, des confitures et même du miel.
Chacun y alla de ses achats. Moi-même, je n'aurais pas craché sur un ou deux kilos de gruyère des alpages, pour finir la semaine, mais Catherine, agacée, en avait décidé tout autrement. Goujatement, sans se soucier de la queue, elle alla s'intercaler entre Thérèse et Antoine et, apostrophant la vendeuse, lui lança :
- Et du qui ne serait pas pourri, vous en aurez quand ?
Satisfaite de son effet, elle quitta la boutique en chantonnant, tête haute, la gamine à moitié endormie (ou intoxiquée) dans les bras, nous laissant Daniel et moi désappointés. Et sans fromage. Puis nous rentrâmes à Cime 2000. Dehors, les flocons avaient atteint la taille de pamplemousses. Enfin, de petites clémentines. "
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