La Petite Collection

Henriette d'Angeville

Colette Cosnier

Henriette d'Angeville, la Dame du Mont Blanc

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Après Marie Paradis qui, de son propre aveu, fut "traînée, tirée, portée" par les guides, Henriette d'Angeville est la première femme alpiniste.

304 pages

15,00 €

ISBN : 2 911 755 97 9
Réf : PCHENRI

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Une femme au sommet du Mont-Blanc en 1838 ?

Elle s'entraîne, s'habille comme un "clown" pour grimper, prépare son ascension, et constitue sa caravane. Il fallait oser mettre ainsi en pièce l'image romantique de la femme fragile et timorée, et devenir une "lionne", une figure très prisée pour son audace et sa liberté d'esprit, dans les salons parisiens !
Colette Cosnier, qui consacre ses recherches aux femmes du XIX ème siècle, ne pouvait pas, après Les quatre montagnes de George Sand, ignorer cette autre pionnière. Lui laissant la parole le plus souvent possible, elle a reconstitué, à travers son journal, la vie de ce personnage qui préfigure la femme moderne.




La presse en parle :


Portrait
Henriette d'Angeville,
la dame du Mont-Blanc.
Première femme "touriste" au sommet du Mont-Blanc, en 1838, Henriette d'Angeville était devenue une sorte d'icône féminine qui n'aurait pour seul amant qu'une montagne glacée...
En s'appuyant sur son journal intime, sa biographe, Colette Cosnier, nous dresse le portrait d'une femme indépendante qui possédait esprit critique et humour. Elle préfigure aussi l'alpinisme moderne, puisqu'elle s'entraîna en suivant les conseils de son médecin pour réussir l'ascension qui fit sa gloire!

Alpes Magazine n°102



Extrait :

Le soir à minuit

Le dîner des guides auquel j'avais invité le syndic et le guide-chef qui n'a pas pu venir, et les deux porteurs ayant été à la cime, a été à merveille. J'étais à l'un des bouts de la table ayant Marie Paradis pour vis-à-vis.
Un moment avant qu'on ne serve, l'un des sommeliers de l'hôtel est venu me demander pour les étrangers la permission d'entrer dans la salle du festin. J'ai accepté, et un moment après, le petit salon où était dressé le festin a été envahi. Il y avait encombrement ; aucun ne parlait mais tous ont voulu me toucher la main : je regrette de n'avoir pas pris leurs noms.

On a servi un bon et copieux souper avec une bouteille à chaque convive. À la place de chacun des guides était le rouleau de cent francs (j'avais donné en particulier à J. Couttet les cent francs promis en sus, afin de ne pas faire de jalousies) et j'ai ajouté une pièce de vingt francs en or à titre d'étrennes, générosité dont ces braves gens ont paru fort contents. Au second service, j'ai fait servir du bon et vieux vin rouge, et au dessert du blanc avec lequel on a porté force toasts à l'ascensionniste et l'ascensionniste au syndic et aux bons guides qui l'avaient amenée si haut.

Quelques étrangers assistèrent au souper d'un bout à l'autre. C'étaient Mme Mac-Ridgway, écossaise, et Mlles H. et Fr. Prault, deux des jeunes Anglaises qui étaient venues à ma rencontre à la descente du Mont-Blanc, tous m'ont dit s'être fort amusés et de fait… une petite pointe de vin avait donné un babil très divertissant à Marie Paradis. Elle jasait comme une pie borgne dans son coin, demandant aux guides si la dame avait bien lagna (soufflé) et sur leur réponse, que jusqu'au mur de glace j'avais été aussi bien qu'aucun homme, elle leur disait : " elle est robuste la femelle !"
Une autre fois elle alla jusqu'à dire à haute et intelligible voix devant les convives et les étrangers : " ma foi, la demoiselle a eu le pucelage du Mont-Blanc, car je ne compte pas moi : y m'ont traînée, tirée, portée etc, au lieu qu'elle y a été toute seule sur ses jambes de dame : Dieu ! Est-elle robuste ! " Nous avons fait semblant de ne pas entendre le mot plus que leste de cette bonne femme, et c'est le seul qui a été proféré car il est à remarquer que sur dix hommes qui étaient là, pas un n'a juré ou tenu le plus petit propos inconvenant, soit pendant l'ascension, soit pendant ce souper aux trois espèces de vins.
Je dis à Marie Paradis qu'une femme ayant été au Mont-Blanc comme elle, devait boire une rasade de vin blanc à la santé de chacun des guides : soit ! dit-elle, faisant remplir son verre à pleins bords à notre grande hilarité, parce que nous crûmes qu'elle allait l'avaler d'un seul trait et recommencer dix fois, elle s'en tira mieux que nous ne le pensions. Se levant et s'approchant de moi, elle me fit la révérence, demanda à porter ma santé la toute première et à trinquer avec moi. Elle but un quart de verre, puis s'approchant du syndic, elle le salua aussi d'un toast à sa façon, but une gorgée, passa au guide suivant, et fit de même tout le long de la table, se faisant rendre raison, fort consciencieusement par eux. La tournée finie, elle porta la santé des étrangers présents qui lui ont fait raison et m'ont saluée aussi. Tous me priaient de questionner cette femme, qui fort commune dans son état ordinaire, était gaie et piquante avec sa petite pointe de vin. Je lui demandai ce qu'elle avait vu au Mont-Blanc, elle me répondit que c'était bien blanc où elle était et bien noir là-bas où ce qu'on regardait. Je lui demandai dans quel but elle avait entrepris cette ascension, elle me dit qu'elle était alors une pauvre servante, gagnant de fort petits gages, que plusieurs guides lui avaient dit : " tu es une bonne fille qui a besoin de gagner, viens avec nous, nous te mènerons à la cime, et ensuite tous les étrangers viendront te voir et te donneront des étrennes, tu verras, et puis j'y fus, et puis voilà. "

Ainsi, elle a entrepris la chose pour gagner quelques écus, a bien lagna en route, a été portée et traînée dans les derniers moments, a vu du blanc et du noir et est revenue ne pensant pas que jamais femme put l'imiter ; aussi répétait-elle dans son étonnement : " vous êtes robuste, puisque vous avez pu monter là-haut. "
Après souper, on me délivre mes certificats en règle par main de notaire et dûment signés de la commission et des guides m'ayant accompagnée. Ces derniers me font aussi leur déclaration sous la foi du serment et me demandent la mienne de leurs bons services, ce que je fais bien consciencieusement et de grand cœur. Le jeune porteur Mugnier me tend son livret sur lequel j'écris une attestation favorable avec la rapidité qui m'est ordinaire, ce que voyant il me dit : " Mademoiselle, la plume vous va comme à moi la corde. " Pour l'intelligence de ce joli mot, il faut dire (si je ne l'ai dit ci avant) qu'à la montée du Mur de la Côte jusqu'à la cime, on m'attacha d'une corde et qu'il la tenait et s'en servait pour aider ma marche ascensionnelle avec une intelligence qui lui valut de ma part compliments et étrennes.

Il y a une heure et plus que nous nous sommes quittés : il a fait toute la journée un temps déplorable et j'ai bien peur de ne pouvoir faire l'ascension du Buet. J'enrage et vais me coucher avec de doux souvenirs et une satisfaction qui m'empêchent de sentir que les yeux me cuisent outre mesure. À demain matin.

Voir les autres articles 'La Petite Collection'

Du même auteur :
 Hugo et le Mont Blanc
 Les quatre montagnes de George Sand