|
|
La Petite CollectionUn an de cabaneOlaf CandauSans autre technologie qu'une scie, une hache et un fusil, Olaf Candau s'est enfoncé dans le Yukon, vers le mythe du Grand Nord canadien. ISBN : 2 911 755 79 0 Épuisé. En cours de réimpression.
Au pays de James Olivier Curwood et de Jack London, il a construit une cabane. Un an de cabane, un an de silence, de conflits avec les martres et les ours, un an d'échec avec les poissons, un an à bâtir et à se protéger. Un an de vie, de la vie la plus simple qui soit. Extrait : La route sort des montagnes Rocheuses et part en direction de l’ouest ; l’Alaska. Une forêt dense, presque étouffée, s’étire à perte de vue. Pas d’habitation. Un copain québécois m’avait prévenu : « si tu veux aller te perdre, le Yukon est un coin où même les animaux se perdent». Puis la route passe sur un sommet de colline. L’espace se déroule tel un tapis vert jusqu’au pied d’une chaîne de montagne encore enneigée. Ces repérages ont pour but de visiter les lacs que j’ai localisés sur les cartes. En fait, je cherche le meilleur emplacement pour construire une cabane. Les critères sont l’isolement, à 3-4 heures de marche de la route, un beau cadre proche des montagnes, de quoi bâtir sur place, à savoir des résineux bien droits, et un lac à proximité. Après étude des cartes, je pars repérer le terrain. À peine ai-je fait quelques pas qu’une énorme empreinte m’arrête net. Une trace prodigieuse. D’une taille que je ne reverrai jamais. Plus inquiétant, elle est d’une fraîcheur accablante. La pluie n’a pas eu le temps de la modifier, pas même les détails des poils. « Une empreinte de yéti »…me traverse l’esprit. Je devine rapidement de quoi il s’agit : un ours… Un énorme grizzli… Et surtout, pas loin ! Extrait : Durant la construction de la cabane, des soucis plus sérieux commencèrent avec la trace de canines sur le savon. Un ours noir. Un jeune ours qui ne connaissait pas la peur. Ce jour-là, quand je l’aperçus, il se trouvait sur la butte entre deux arbres à seulement une quinzaine de mètres de moi. Je tenais la scie à la main. Mon premier réflexe fut de lui parler. J’usais d’une voix autoritaire tout en reculant vers le fusil. J’avais tant de fois imaginé cette situation… Je revins lui faire face avec le fusil, il continuait de m’observer. L’arme était braquée sur lui et ma voix forcissait. L’animal commença à se balancer de droite et de gauche. La sécurité enlevée, j’attendis le moment où il allait bondir pour tirer. L’ours se déplaça parallèlement à moi, en contournant le campement, jusqu’à se trouver bloqué par un tas de branches. Cela augurait une mauvaise réaction de sa part… Il pivota tout à coup. Mon doigt se crispa sur la détente. Il fit un tour sur lui-même, les babines grisonnantes relevées. Il se mit à grogner en frappant le sol de sa patte avant, arrachant une touffe de mousse. C’était maintenant… […] Il affiche une assurance redoutable. Viser en pleine tête s’il est de face… La distance se réduit à 6 ou 7 m. La mire est dirigée entre les deux oreilles. Ma main se crispe, mon doigt presse la détente. Avant que le coup ne parte, l’ours, comme s’il voulait éviter la balle, bifurque subitement sur le côté… […] Tous mes sens en alerte, les yeux à l’affût du moindre mouvement et les oreilles tendues, je dois capter le moindre indice. Sur un talus où la vue est dégagée, un grincement me fait tout à coup sursauter. Je virevolte, le fusil à bout de bras… Le bruit est devant! Une sorte de râle… Je découvre l’ours au pied de la pente, sur le dos, agonisant. Il cherche de l’air, la gueule ouverte. Je me relâche, la tension s’évacue. J’épaule ensuite le fusil, vise en haut à droite du cœur et la deuxième balle claque violemment. L’ours s’immobilise au bas de la pente. Sa vie d’animal s’arrête là. Son corps se détend pour s’allonger de tout son long sur le côté, la tête renversée. De la vapeur s’échappe du trou et sa cage thoracique s’affaisse. La force démesurée du relâchement me fait soudain vaciller. Une bouffée de chaleur m’envahit, mes jambes ne veulent plus me supporter, je dois m’asseoir. Ma vue fixée sur l’ours se trouble même. J’ai chaud, j’ai froid, des picotements, des frissons et des tas d’images stupides se croisent en moi. Je vois ma mère écrivant une lettre… un bus passe dans une flaque d’eau… Lentement, je rejoins l’animal. Il a encore les yeux ouverts, mais je n’ose lui fermer. La première balle lui a cassé la patte et transpercé les poumons, la deuxième, brisé la colonne. Je reste à côté de lui, l’observant. J’admire cet être pour sa puissance et sa souplesse. Je m’accroupis enfin pour caresser son poil rêche. Ayant ensuite repéré un fossé, je l’empoigne par les pattes avant pour tenter de le tracter. Une traînée de sang s’allonge dans la mousse pendant que je m’acharne sur lui, les dents serrées, l’esprit chamboulé. Avec son corps allongé, sa tête pendante et ses yeux ouverts, l’ours ressemble à un homme… L’ours a quelque chose d’humain et moi pas. Je me décide à lui fermer les yeux au fond du fossé. Voir les autres articles 'La Petite Collection' Du même auteur :
![]() |
|